Les nouvelles patientes de l’Europe : pourquoi les femmes ont besoin de soins de santé spécifiques

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Imaginez une femme. Elle a une trentaine d’années. Elle est mariée et mère de famille. Elle sait ce dont elle a besoin : un examen gynécologique annuel et un moyen de contraception efficace. Elle peut facilement obtenir ces soins gratuitement dans un cabinet médical près de chez elle, comme elle l’a fait pendant toute sa vie d’adulte.

Elle vit en Syrie.

La guerre civile, les bombardements et la destruction de la majeure partie de sa ville l’obligent à quitter son pays. Elle découvre alors que les soins de santé de base, sur lesquels elle pouvait compter dans son pays, sont loin d’être la norme dans le monde.

En Grèce, elle est agressée sexuellement par un trafiquant et craint d’être expulsée si elle cherche à se faire soigner.

En Italie, un médecin lui dit que ses convictions religieuses lui interdisent de prescrire des contraceptifs.

Et en France, elle découvre qu’il n’y a pas d’interprètes disponibles pour l’aider à expliquer à un médecin ce dont elle a besoin.

Il s’agit d’histoires réelles. Racontées par des femmes qui quittent leur foyer, leurs proches, leurs racines, à la recherche de la sécurité en Europe. Dans certains cas, une femme peut ne vivre qu’un ou deux de ces scénarios. Mais souvent, elle vit les trois, et bien plus encore. Pour de nombreuses personnes en situation de migration, le voyage qui les mène loin de chez elles pour demander l’asile signifie quitter un lieu de stabilité relative – marqué par la pauvreté et la violence – pour s’engager dans un parcours chargé d’incertitudes et de traumatismes.

Les soins de santé de base, qui faisaient autrefois partie de la vie quotidienne, deviennent un luxe.

« La priorité est de trouver où dormir, comment donner à manger à ses enfants », indique Adeline Grippon, qui dirige un centre de services sociaux et de santé de Médecins du Monde en Seine Saint Denis, dans la banlieue parisienne.

Il n’y a pas d’aides gratuites pour les demandeur·e·s d’asile. Même le logement et la nourriture, qui leur étaient autrefois garantis, sont difficiles à obtenir. Il faut parfois des mois pour qu’une famille obtienne une seule chambre d’hôtel, précise Adeline Grippon. Les gens sont toujours ballotés, et atterrissent souvent pour quelques nuits dans des campements informels qui sont régulièrement évacués par la police.

Avant de rentrer en France, Adeline Grippon a consacré des années à la défense de la santé dans plusieurs pays africains.

Pourtant, elle est étonnée par ce qu’elle voit dans son propre pays.

« En Afrique, nous avions un meilleur suivi de nos femmes enceintes que celui des femmes qui vivent en région parisienne », dit-elle.

Le projet 4-Women

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Photo: A.Finistre/H. Lucas

Médecins du Monde intervient dans plus de 70 pays, octroyant des soins médicaux d’urgence et continus à des personnes qui ont du mal à y avoir accès. En plus de 40 ans, l’organisation a envoyé des professionnels de la santé de toutes sortes dans des situations les plus tendues au monde.

Des équipes de médecins se sont relayées en Afghanistan au début des années 1980, lorsque l’invasion soviétique a déclenché une instabilité généralisée. Pour les populations autochtones du Brésil, au cours de la même décennie, le contact avec les colons et les bûcherons a entraîné de graves problèmes de santé, et Médecins du Monde a réagi en lançant un programme de vaccination d’urgence. L’organisation a soutenu les travailleur·e·s médicaux anti-apartheid en Afrique du Sud, la prise en charge du VIH/sida en Roumanie, les soins de santé mentale au Rwanda peu après la fin d’un génocide et les soins d’urgence post-typhons aux Philippines.

Ces projets et bien d’autres ont été soutenus par des équipes en France, où se trouve le siège de Médecins du Monde.

Mais au fil du temps, le nœud des crises mondiales s’est déplacé. Les modèles des migrations humaines se sont amplifiés. Des embarcations de fortune surchargées de personnes ont toujours navigué sur les voies d’eau de certaines régions, mais soudainement, de tels bateaux ont pris la mer Méditerranée comme jamais auparavant, aussi nombreux que les vagues qui se heurtent aux côtes de la Grèce et de l’Italie.

Moins de 10 000 personnes reconnues comme réfugié·e·s ou migrant·e·s sont arrivées en Europe par la mer en 2010, selon les données recueillies par le HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugié·e·s. En 2015, les arrivées par voie terrestre et maritime ont dépassé le million.

Les organismes d’aide ont travaillé rapidement pour répondre à cette crise en constante évolution. Médecins du Monde a d’abord lancé des programmes de santé en Italie et en Grèce, puis a étendu son action à de nombreux pays européens au fur et à mesure que les personnes en provenance d’Afghanistan, du Bangladesh, de Côte d’Ivoire, de Syrie et de bien d’autres endroits se déplaçaient vers le Nord.

Sur le plan juridique, les personnes nouvellement arrivées dans la plupart des pays européens ont droit d’accéder à des services médicaux. En Italie, par exemple, un processus d’enregistrement qui inclut l’accès à un médecin est censé se dérouler immédiatement. Mais en réalité, cette procédure peut prendre jusqu’à neuf mois, indique Ève Derriennic, responsable de desk de Médecins du Monde à Paris, qui a beaucoup travaillé avec des personnes récemment arrivées en Europe.

Dans tous les cas, les femmes qui entreprennent ce voyage vers le Nord sont en minorité. En moyenne, les hommes sont deux fois plus nombreux que les femmes au moment de la demande officielle d’asile. Dans de nombreux cas, elles représentent moins de 10 % des personnes ayant besoin de services.

« Dans une situation d’urgence, la plupart des activités visent les 90 % de la population », précise Ève Derriennic.

La plupart des donateurs qui financent des actions comme celles de Médecins du Monde veulent cibler le plus grand nombre de personnes possible. Il est difficile de trouver des fonds pour les spécialistes qui s’occupent des femmes, comme les obstétricien·e·s, selon Ève Derriennic.

L’objectif de Médecins du Monde n’est pas de remplacer le système local de santé, mais même les femmes qui parviennent à s’inscrire auprès des services de santé en Italie se trouvent souvent dans l’incapacité d’obtenir les soins dont elles ont besoin. Il n’est pas rare qu’une femme soit déjà enceinte, à la suite d’un viol, lorsqu’elle arrive en Europe, précise Ève Derriennic.

En Grèce, poursuit-elle, les femmes qui étaient habituées à une contraception facilement accessible dans leur pays d’origine n’en trouvaient souvent pas du tout.

« Nous savions qu’il s’agissait d’une carence dans le champ de notre intervention, mais nous n’avons jamais eu assez de temps ni assez de ressources pour élaborer une véritable réponse à leurs besoins spécifiques », explique Ève Derriennic.

Cela a changé lorsque la Fondation CHANEL a commencé à financer Médecins du Monde en 2016 pour créer le projet « 4-Women », qui vise à appuyer des services spécifiquement destinés aux femmes qui ne disposent pas de titre de séjour valable en Croatie, en Italie, en Grèce et en France. À titre d’exemple, un site de Médecins du Monde en Grèce a utilisé le financement de la Fondation CHANEL pour faire venir un gynécologue et une sage-femme. Dans d’autres régions, Médecins du Monde a fait appel à des médiateur·e·s culturels et santé.

En plus de financer des programmes spécifiques à chaque pays, le soutien de la Fondation CHANEL permet également au personnel de Médecins du Monde de se rendre d’un pays à l’autre afin de créer une stratégie de soins globale et cohérente pour les femmes vulnérables. Les travailleur·e·s sociaux et de santé compétents pour conseiller les femmes qui envisagent l’avortement peuvent désormais dispenser des formations sur ce sujet à leurs collègues du monde entier. Les protocoles d’intervention d’urgence en cas de violence domestique peuvent nécessiter la prise en compte d’aspects particuliers selon l’origine de la femme. Désormais, les membres de l’équipe de Médecins du Monde peuvent mettre en œuvre les meilleures pratiques dans de multiples pays.

« Nous sommes en mesure de nous concentrer sur les besoins spécifiques des femmes », explique Eve Derriennic. « C’est la véritable valeur ajoutée de la subvention CHANEL, car aucun autre donateur ne met l’accent sur cet aspect. »

L’impact des soins répondant aux besoins spécifiques des femmes

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Photo: A.Finistre/H. Lucas

Un matin du début du mois d’avril 2021, alors que la crise de la COVID-19 bat son plein, Adeline Grippon ouvre les portes du CASO, un centre de services sociaux et de santé géré par Médecins du Monde en Seine Saint Denis, dans la banlieue parisienne (CASO est l’acronyme de Centres d’accueil de soins et d’orientation).

A l’extérieur, elle trouve environ 40 personnes qui l’attendent. Certaines ont des problèmes médicaux mineurs qui nécessitent une attention particulière. Une femme enceinte, accompagnée de son enfant en bas âge, pose des questions sur les soins prénataux. Cinq ou six personnes dans la file d’attente sollicitent de l’aide pour obtenir une adresse postale afin de recevoir du courrier, une étape clé pour la formalisation d’une demande d’asile.

Parmi les personnes faisant la queue ce jour-là se trouve un fonctionnaire, porteur d’une facture d’hôpital de 4 500 euros, adressée au CASO de Médecins du Monde. Une femme qui avait bénéficié de certains services au CASO a accouché dans un hôpital local, alors qu’elle n’était pas encore bénéficiaire des programmes de services sociaux français.

« Ce monsieur est venu annoncer qu’une procédure judiciaire était en cours contre cette femme », explique Adeline Grippon. L’étape suivante de la procédure consiste à saisir le salaire de la femme.

« Mais les personnes avec lesquelles nous travaillons n’ont pas de salaire, ni même de logement », précise-t-elle.

Si la femme avait apporté sa facture au CASO peu de temps après l’accouchement, dit Adeline Grippon, les travailleurs sociaux du CASO auraient probablement pu obtenir de l’hôpital qu’il classe la femme dans la catégorie des personnes en suspens, c’est-à-dire en attente du droit d’accéder aux prestations médicales gratuites auxquels elle a droit en vertu de la loi française. La facture aurait été annulée, dit-elle.

Mais une fois que la facture est entre les mains de l’État, il est presque impossible de s’en débarrasser. Et il y a des conséquences à long terme, parfois dévastatrices. Si la femme demande l’asile, sa demande peut être rejetée uniquement parce qu’une facture impayée se trouve dans son dossier.

« Soigner les personnes est une chose », dit Adeline Grippon. « Mais le plus difficile est de leur expliquer leurs droits et de les aider à les faire valoir. »

Le financement de la Fondation CHANEL permet à Médecins du Monde de disposer d’experts au sein du personnel du CASO qui travaillent spécifiquement avec les femmes, comme celle avec la facture de l’hôpital. En plus d’Adeline Grippon, il y a un·e travailleur·e social·e, un·e médiateur·rice santé et un·e coordinateur·rice de terrain. Ces membres du personnel coordonnent les quelque 80 bénévoles, dont la plupart sont des médecins et des infirmiers, mais aussi des professionnels de la santé mentale, des gynécologues, des sages-femmes, et d’autres encore…

Le CASO offre des services à environ 6 000 personnes chaque année, selon Adeline Grippon. Elle estime que ce chiffre pourrait facilement passer à 9 000 personnes par an, s’il y avait plus d’espace dans le centre.

Lorsque la plupart des personnes qui ont besoin d’aide arrivent au CASO, elles ont déjà subi des traumatismes importants, explique le docteur Alain Benet, médecin généraliste à la retraite qui travaille bénévolement au centre depuis dix ans.

Une personne originaire du Mali, a par exemple traversé le désert du Sahara avant d’être emprisonnée en Libye, puis embarquée sur un bateau surchargé pour une traversée périlleuse de la Méditerranée. Le traitement accordé à ces personnes dépasse l’entendement – et ce sont souvent les femmes qui subissent les pires sévices.

« Le nombre de femmes qui subissent des abus sexuels est nettement supérieur à 50 % », dit-il.

La majorité des personnes que le docteur Benet reçoit au CASO espère bénéficier d’un contrôle médical de base. Elles sont très motivées, dit-il, pleines d’énergie et désireuses d’être fortes et en bonne santé pour pouvoir travailler avec vigueur et réussir.

Certaines personnes, cependant, souffrent de graves problèmes de santé – cancer, maladies cardiaques ou maladies chroniques – qui nécessitent des soins continus. Pour ces personnes, le docteur Benet fait ce qu’il peut pour les aider à obtenir un droit au séjour temporaire afin de recevoir le traitement médical dont elles ont besoin.

C’est souvent un défi de taille, dit-il, mais l’effort est parfois payant.

Jeune médecin, Alain Benet rêvait de travailler dans des cliniques et des hôpitaux en Afrique. Aujourd’hui, notamment en tant que volontaire pour Médecins du Monde, il réalise ce rêve d’une manière inattendue.

« Je voulais travailler en Afrique, mais ce sont les Africains qui sont venus à moi », dit-il.

Le docteur Benet continue à soigner des patients au CASO, même si le nombre de bénévoles a diminué en raison de la pandémie de COVID-19. Dans le même temps, le nombre de demandes urgentes de nourriture et d’hébergement émanant de personnes nouvellement arrivées en Europe a considérablement augmenté. Aujourd’hui, selon Adeline Grippon, environ la moitié des personnes qui viennent au CASO, souvent accompagnées de leur famille, cherchent un endroit pour dormir. Médecins du Monde ne gère pas de structures d’hébergement.

« Nous pouvons leur proposer un endroit où se reposer pendant un certain temps et les aider dans la procédure de demande d’asile », dit-elle. « Nous ne pouvons pas les aider à remplir les documents, mais nous pouvons leur expliquer comment cela fonctionne. »

De là, dit-elle, la famille doit repartir, pour poursuivre sa recherche d’un foyer.