“Je n’aurais jamais imaginé devenir une “leader”” : le parcours incroyable de Juana Flores, directrice exécutive de Mujeres Unidas y Activas  

Parcours de femme

Les « Parcours de femme » sont des portraits de femmes inspirantes, soutenues et accompagnées par nos organisations partenaires

Aujourd’hui, si je devais passer un message aux femmes, je dirais qu’ensemble, nous sommes plus fortes. Chaque femme peut défendre ce qu’elle veut et en faire plus, en travaillant en communauté avec d’autres femmes d’origines diverses, chacune d’entre nous soutenant, protégeant et élevant les autres. 

Juana Flores est Directrice Exécutive de Mujeres Unidas y Activas (femmes unies et actives), organisation à but non lucratif basée en Californie qui a pour but d’accroître le leadership des femmes latino-américaines et de renforcer le pouvoir communautaire pour la justice sociale et économique. Elle-même immigrante, elle nous raconte son parcours.

Quel regard portez-vous sur votre parcours?

Je n’aurais jamais imaginé devenir une “leader” quand je suis arrivée chez MUA. Je n’aurais jamais pu concevoir qu’un jour je me retrouverais à représenter les travailleurs aux Nations Unies et à prendre la parole à l’Assemblée générale, ni que je me tiendrais à quelques mètres du président Obama, ou encore que je rencontrerais le Pape. Pourtant tout cela m’est arrivé. C’est incroyable de réaliser qu’un groupe qui a commencé avec 8 femmes s’est maintenant développé pour atteindre des milliers de femmes. Au début, je voyais cela comme un simple groupe de soutien où nous pleurions sur les épaules les unes des autres, mais je vois maintenant qu’en faisant cela, nous avons développé notre propre force. Nos fondatrices avaient de plus grandes aspirations pour nous, et grâce à la confiance qu’elles nous ont accordée, nous les avons réalisées.  

Où avez-vous grandi et quelle enfance avez-vous eu?

J’ai grandi dans une petite ville appelée Guadalupe, dans l’État de Zacatecas, au Mexique. Mon père était ouvrier du bâtiment, et ma mère se consacrait à l’éducation de ses 11 enfants, mais elle travaillait aussi comme blanchisseuse et vendait ses travaux de broderie pour aider à subvenir aux besoins de la famille. Avec mes frères et sœurs, c’est souvent moi qui faisais jouer tout le mondeC’est moi qui réglais les conflits entre mes frères et sœurs, et parfois entre eux et les autres enfants du quartier. Ma mère me poussait vers l’autonomie: elle m’envoyait faire des courses à travers la ville toute seule. Dès mon plus jeune âge, je faisais aussi des courses et des travaux ménagers pour mes voisins afin de gagner de l’argent.

Quel a été votre parcours avant d’immigrer aux Etats-Unis?

À l’âge de 12 ans, après avoir terminé l’école primaire, j’ai suivi un cours de commerce dédié exclusivement aux filles pendant un an et demi: lcours comprenait de la dactylographie, de la sténographie, de la comptabilité de base… 

Et puis à l’âge de 14 ans, j’ai choisi de devenir religieuse, dans un ordre extrêmement strict. Les nonnes y vivent complètement cloîtrées. C’est une vie difficile et austère. J’y suis restée près de 10 ans. Puis j’ai quitté les ordres et je me suis fiancée. Peu après le mariage, nous avons eu notre premier enfant et mon mari a eu du mal à trouver du travail à Zacatecas. Pour que nous puissions avoir une vie économiquement stable, nous nous sommes installés à San Francisco en 1989.

Comment avez-vous rejoint Mujeres Unidas y Activas?

Si Se Puede Conference Photo Copyright Noah Berger / 2018

À l’école maternelle de mon fils, une femme m’a parlé de ce nouveau groupe de soutien. Elle insistait pour que je participe. Je passais sans cesse devant le lieu où se tenait le groupe mais j’étais trop nerveuse pour y entrer. Finalement, j’y suis allée. À la troisième réunion à laquelle j’ai assisté, j’ai entendu parler d’un programme de formation le samedi. Il s’agissait d’une formation de 8 heures sur l’estime de soi. J’ai participé activement et je me suis beaucoup engagée. C’était fascinant.  

Avec le temps, j’ai appris à être un meilleur parent, à avoir une communication saine avec mon partenaire, à me fixer mes propres objectifs. J’ai aussi appris que j’avais des droits : en tant que femme, en tant que mère et même en tant que travailleuse. J’ai vraiment été stupéfaite de voir que je pouvais défendre mes droits.

Comment êtes-vous devenue bénévole chez MUA?

Lorsqu’on m’a demandé de me porter volontaire pour animer un atelier, j’ai immédiatement accepté, car je voulais rendre une partie de ce qu’on m’avait donné. J’ai appris à animer des ateliers « Connaissez vos droits » pour les immigrants dans les écoles ou les églises et j’ai même organisé des sessions de groupe chez moi.  

La chose la plus importante que j’ai apprise en devenant membre de MUA est que j’ai vraiment de la valeur. J’ai été élevée dans la conviction que les femmes n’en ont pas, et je l’ai cru. J’ai appris que j’avais une voix, que j’avais la capacité de continuer à apprendre et que je pouvais transmettre ce message à d’autres femmes. Si je n’avais pas suivi tous ces programmes de formation, je ne me serais jamais sentie capable d’animer un atelier moi-même. J’ai trouvé comment organiser mes pensées, comment prendre des notes, comment parler en public. J’ai appris à contacter des experts de la communauté, tels que des avocats spécialisés dans l’immigration et des travailleurs sociaux, qui pouvaient venir donner des conférences… Ma propre acuité mentale et ma créativité ont été stimulées. 

Rapidement, vous devenez salariée de MUA, comment cela s’est passé?

Les fondatrices m’ont d’abord proposé quelques heures par semaine de travail rémunéré pour coordonner les réunions du groupe de soutien. Mon mari m’a encouragée. Et puis en 1994, nous avons ouvert le premier bureau MUA et j’en suis devenu la manager. Le plus difficile pour moi, en tant que membre du personnel, était mon rôle de conseillère, d’écouter les défis auxquels les femmes étaient confrontées, leurs traumatismes et leurs souffrances. Parfois, elles voulaient se faire avorter ou parler de leur relation avec un amant, et en tant que personne religieuse, il m’était difficile de les écouter sans porter de jugement. Les terribles histoires de violences domestiques étaient aussi très difficiles à absorber. Cela m’a aidée à réaliser que nous ne pouvions pas mettre d’autres femmes dans ce rôle sans leur donner une formation.  

Au fil du temps, j’ai donc contribué à l’élaboration de programmes de formation intensive pour nos membres sur le rôle de conseillère pour les pairs et l’animation d’un groupe de soutien. Nous avons fait appel à des experts et partagé nos expériences et nos meilleures pratiques. Cela nous a aidé à développer chez nos membres des compétences de leadership qui servent notre communauté. C’est ce que j’ai accompli avec le plus de fierté.   

On m’a finalement proposé un travail à plein temps lorsque l’une des fondatrices est partie. Au début des années 2000, après le départ de la seconde fondatrice, je suis devenue co-directrice de MUA.

Peu de temps après, MUA, qui dépendait financièrement d’une autre structure, la Northern California Coalition for Immigrant Rights (NCCIR), a perdu ses financements lorsque cette dernière a fermé ses portes. Comment avez-vous réagi?

Nous ne voulions pas fermer MUA. Nous avons donc continué à travailler sans salaire et nous avons décidé de créer notre propre organisation à but non lucratif au lieu de dépendre d’une autre structure. J’avais reçu une base solide dès mes premières années chez MUA mais je ne savais pas gérer une association sans l’aide de nos fondatrices et de notre partenaire financier.  

J’ai demandé l’aide d’experts et d’expertes, j’ai dû continuer à apprendre et à me remettre en question. J’ai appris à gérer un processus de planification stratégique, à embaucher les bonnes personnes pour nous aider à nous développer, à superviser et prendre des décisions difficiles. Finalement, en partie en raison des défis que j’avais rencontrés, nous avons lancé notre programme “Futuro Fuerte”, qui offre une formation et un encadrement professionnel pour aider le personnel immigrant à assumer progressivement des rôles de supervision et de direction plus importants. Ce programme m’a moi-même aidée à assumer de plus grandes responsabilités au fil du temps. Et puis en 2017, lorsque ma co-directrice a annoncé son départ, le conseil d’administration m’a demandé d’assumer le rôle de Directrice Exécutive. Et mon apprentissage et ma croissance se poursuivent encore aujourd’hui.